Les machines qui ont marqué: Fairchild 660 & 670
Parmi les processeurs de dynamique les plus recherchés de l’histoire du studio, les Fairchild 660 et 670 occupent une place à part. Conçus à la fin des années 1950, ils ont été employés pour contrôler les crêtes, protéger les supports d’enregistrement et donner davantage de densité aux voix, aux basses, aux batteries ou aux mixages complets.
Leur circuit à lampes et leurs constantes de temps inhabituelles produisent une action rapide, souple et très colorée.
Rein Narma et la naissance du Fairchild
Le Fairchild 670 est conçu en 1959 par Rein Narma pour la Fairchild Recording Equipment Corporation, à Long Island City, dans l’État de New York. Narma avait auparavant travaillé autour des systèmes d’enregistrement multipiste de Les Paul. Son limiteur devait répondre aux exigences croissantes de l’enregistrement professionnel et de la gravure des disques microsillons.
À cette époque, un limiteur doit empêcher les crêtes de surcharger un magnétophone, un émetteur ou une chaîne de gravure, sans provoquer de pompage évident.
Le 660 et le 670
Le Fairchild 660 est un processeur monophonique. Il comporte un seul canal et convient aux voix, aux instruments ou aux bus mono.
Le Fairchild 670 réunit deux limiteurs dans un même châssis. Ils peuvent traiter deux signaux indépendants ou fonctionner ensemble sur une source stéréo. Le 670 ajoute également un mode Lateral/Vertical destiné à la gravure, qui permet de traiter séparément les composantes latérale et verticale d’un signal stéréophonique. Cette fonction correspond approximativement à ce que l’on appelle aujourd’hui un traitement Mid/Side.
Le 670 est une machine imposante. Son circuit utilise vingt lampes, onze transformateurs et deux inductances. Son poids approche les trente kilogrammes et ses besoins de calibration rendent son entretien complexe.
Le principe variable-mu
Les Fairchild appartiennent à la famille des compresseurs variable-mu. Dans ce type de circuit, les lampes ne servent pas uniquement à amplifier le signal : elles assurent directement le contrôle du gain.
Le 670 utilise des doubles triodes 6386 à coupure progressive. Une tension de commande modifie leur polarisation et, par conséquent, leur facteur d’amplification. Lorsque le niveau augmente, le circuit de détection produit une tension qui réduit le gain de l’étage audio. La compression est donc obtenue au cœur même de l’amplificateur à lampes.
Le circuit fonctionne selon une architecture en feedback : la chaîne de détection surveille la sortie du processeur, puis renvoie une tension de commande vers l’étage de gain. Cette organisation participe à une action progressive dont le seuil, le taux et la courbe ne se comportent pas comme les réglages indépendants d’un compresseur moderne.
Une compression progressive
Sur un Fairchild, le taux de compression n’est pas fixé par un sélecteur classique. Il évolue avec le niveau appliqué et le réglage de seuil. L’appareil peut produire une compression relativement modérée autour de 2:1, puis se rapprocher d’un comportement de limiteur pouvant atteindre environ 30:1 lorsque les crêtes deviennent plus importantes.
Cette progression explique en partie la sensation de fluidité associée au Fairchild. Les premiers décibels peuvent être contrôlés avec douceur, tandis que les niveaux élevés déclenchent une action beaucoup plus ferme. Le circuit introduit également une distorsion harmonique dépendante de la réduction de gain, qui participe à l’impression de densité et de présence.
Les six constantes de temps
Les 660 et 670 ne possèdent pas de commandes d’attaque et de relâchement indépendantes. Un sélecteur Time Constant propose six combinaisons prédéfinies.
Les quatre premières positions associent des attaques extrêmement rapides, comprises approximativement entre 0,2 et 0,8 milliseconde, à des relâchements allant de 0,3 à 5 secondes. Les positions 5 et 6 utilisent un relâchement dépendant du programme : une crête isolée peut être suivie d’un retour relativement rapide, tandis qu’un signal soutenu charge davantage le réseau de temporisation et prolonge le relâchement.
Ce comportement automatique permet de réagir aux transitoires tout en évitant que le niveau ne remonte trop rapidement entre plusieurs passages forts.
Le mode Lateral/Vertical du 670
En mode Lateral/Vertical, une matrice transforme le signal stéréo gauche-droite en deux composantes. La composante latérale représente principalement les éléments communs aux deux canaux, tandis que la composante verticale contient les différences stéréo.
Le 670 peut limiter ces deux composantes séparément avant de les recombiner. Pour la gravure d’un disque, cette fonction aide à contrôler le déplacement du burin et à exploiter plus efficacement l’espace disponible dans le sillon. Dans un contexte moderne, elle permet aussi de compresser différemment le centre et les côtés d’un mixage.
Le Fairchild à Abbey Road Studios
Dans les années 1960, les Fairchild 660 font partie des rares appareils présents à Abbey Road Studios qui ne soient pas conçus par EMI. Les studios achètent leurs unités après que l’ingénieur Peter Bown a entendu le limiteur en fonctionnement lors d’une visite aux studios Capitol, aux États-Unis.
Le 660 est ensuite utilisé sur de nombreux enregistrements, notamment pour contrôler et colorer les voix et les batteries. Son association avec les disques des Beatles contribue fortement à sa renommée internationale. Abbey Road conserve encore ses unités originales des années 1960 et continue de les employer.
Comment utilise-t-on un Fairchild aujourd’hui ?
Sur une voix ou une basse, quelques décibels de réduction peuvent stabiliser le niveau tout en ajoutant de l’épaisseur. Sur une batterie ou un piano, l’attaque rapide permet de contenir les crêtes et de renforcer la sensation de masse. Sur un bus stéréo, les constantes longues et dépendantes du programme peuvent unifier le mixage sans rendre l’action trop évidente.
Il ne faut toutefois pas considérer le Fairchild comme un compresseur transparent. Même avec une réduction modérée, les lampes, les transformateurs et le circuit de gain modifient la texture du signal. Poussé davantage, il devient un véritable outil de couleur, capable d’arrondir les transitoires et d’augmenter la densité apparente.
Un héritage toujours présent
Les Fairchild 660 et 670 sont devenus rares, coûteux et difficiles à entretenir. Leur architecture a cependant inspiré de nombreuses recréations matérielles et modélisations numériques.
Leur héritage repose sur une combinaison singulière : une attaque très rapide, un relâchement musical, une compression progressive et une coloration directement liée au fonctionnement des lampes. Plus de soixante ans après leur conception, ils restent une référence pour comprendre comment un processeur de dynamique peut devenir un instrument sonore à part entière.